RAISIN DE LA JONCHÉRE Charlotte de

Catégorie: Portraits
Année : 1719

 

P.1272

Âge de la modèle : 27 ans

Huile sur toile rentoilée
H. 141 ; L. 99,5 cm
Collection particulière.

Sur le châssis :

« HARO ET FILS EXPERTS1 / Restaurateurs de Tableaux / Ministère des travaux Publics de la Ville de Paris / Direction des ventes publiques / Editeurs d’Estampes et Publications Artistiques de la Ville de Paris / 20 rue Bonaparte / Galeries de tableaux Anciens et Modernes, Ateliers / 14 rue Visconti »

Sur la bordure (répétée deux fois) :

« Tardif / 9 rue du 29 juillet / Bois sculpté, dorure / Encadrements Artistiques / [Manuscrit] : Médaille d’or à l’exposition universelle 1889 »

Sur la bordure en bas, un cartouche : « Largillière »

Historique :

Paiement inscrit aux livres de comptes en 1719 pour 1500 livres (ms. 624, f° 39 v° : « Mad[am]e de la Jonchère [rajout : entièrement original ]») ; inscrit une seconde fois en 1721 (ms 624 f° 40 v°, rajout de Huslt : « M[a]d[ame] de la Jonchère ») ; collection particulière ; identification comme le portrait de l'ancienne collection Mathieu Alfred Lacaze (1846-1922) ; par descendance ; Bordeaux, collection particulière ; vente Coureau svv, Bordeaux, 25 octobre 2020, lot. 54.

Bibliographie :

Roman, 1919, p. 187, 191, 192, 197 ; Perreau, 2013, cat. *P.1272, p. 257 [non localisé] ; James-Sarazin, 2016, II, cat. *P.1341, p. 456 [non localisé] ; vente Bordeaux, Charles Courau, 19 juin 2020, lot 64 [comme portrait de femme par Largillierre ; annulée] ; envoi de l'auteur d'un courrier daté du 9 juin 2020 à l'étude Courau signalant la possibilité d'identification du tableau comme portrait original présumé de Madame de La Jonchère par Rigaud ; réponse de l'étude du 12 juin 2020 et retrait de l'œuvre de la vente en ligne sur interenchères, le temps de notre expertise pour le cabinet Turquin à Paris ; Perreau, « Exit madame Aupoys ou la redécouverte d'un vrai Rigaud », www.http://hyacinthe-rigaud.over-blog.com/ [en ligne], 2 août 2020, http://hyacinthe-rigaud.over-blog.com/2020/06/exit-madame-aupoys-ou-la-decouverte-d-un-vrai-rigaud.html ; James-Sarazin, « Telle Chrysis dans ses mordorures... », Hyacinthe Rigaud (1659-1743). L'homme et son art - Le catalogue raisonné, Editions Faton, [en ligne], mis en ligne le 2 août 2020, URL : http://www.hyacinthe-rigaud.fr/single-post/2020/08/02/Telle-Chrysis-dans-ses-mordorures

Œuvres en rapport :

  • 1. PC.1331 de notre catalogue de 2013. Huile sur toile d'après Rigaud. H. 119 ; L. 91,5 cm. Collection particulière. Porte une inscription au revers du châssis : « La comtesse d’Egmont fille de Maréchal de / Richelieu / Par / Hyacinthe / Rigaud » et cartouche avec signature apocryphe « 1694 rigaud Pinx ». Vente Paris, hôtel Drouot, Libert, 25 juin 2010, lot 31 [=Attribué à Rigaud comme portrait de Marie Aupoys, femme d’Antoine Marc, seigneur de Lignerolles] ; vente Paris, hôtel Drouot, Libert, 29 septembre 2010, lot 28 [idem] ; vente Paris, hôtel Drouot, 20 octobre 2010, s.n. ; acquis par la galerie Ratton-Ladrière en 2011 [expertise Perreau (copie) et James-Sazarin (original)] ; vente Monaco, Kohn, 27 juillet 2011, lot 69 [comme original de Rigaud, portrait d'une dame inconnue ; expertise d'Ariane James-Sarazin]) ; vente Paris, Delorme-Collin du Boccage, 10 juin 2015, lot. 39 [invendu] ; ibid., 2 décembre 2015, lot. 181. Bibliographie : Perreau, « Deux Rigaud face à face chez Libert à Drouot ce 25 juin 2010 », [en ligne], 25 juin 2010, www.hyacinthe-rigaud.over-blog.com [copie d'après Rigaud] ; contact du 26 avril 2011 de la galerie Ratton-Ladrière ; visite à la galerie du 25 mai 2011 [copie d'après Rigaud] ; Perreau, « La fausse madame Aupoys finalement estampillée Rigaud », [en ligne], 7 juillet 2011, www.hyacinthe-rigaud.over-blog.com [copie] ; Perreau, 2013, cat. *PC.1331, p. 272 [copie d'après Rigaud, v. 1724] ; Perreau, « Hyacinthe Rigaud, chroniques des ventes 2015, première partie » [en ligne],  www.hyacinthe-rigaud.over-blog.com, 4 janvier 2016 [copie d'après Rigaud] ; James-Sarazin, 2016, II, cat. P.1350, p. 459 [=original de Rigaud, v. 1715-1720].

Copies et travaux :

  • 1721 : « Une copie de M[a]d[ame] de la Jonchère pour M[onsieu]r Michel » pour 300 livres (ms. 624, f°40 v°).
  • 1721 : « Autre copie en buste de M[a]d[ame] de la Jonchère » pour 300 livres (ms. 625, f°41).
  • 1722 : La Penaye reçoit 50 livres pour « Un buste de M[a]d[ame] de la Jonchère, avec une main »  (ms. 625. f° 34 v°). 
  • 1723 : La Penaye reçoit 50 livres pour « un autre buste de même [l'habillement] de M[a]d[am]e de la Jonchère » par La Penaye pour 50 livres (ms. 625. f° 34 v°).

Descriptif :

Le portrait de Charlotte Raisin (1692-1757), épouse de Gérard Michel, seigneur de La Jonchère, bénéficia de deux signalisations dans les livres de comptes de l'artiste : on le trouve une première fois noté en 1719 contre 1500 livres (date de la commande) puis, une seconde fois en 1721 (date du paiement effectif et/ou de la livraison). Hulst, ami de Rigaud, avait en effet rajouté cette seconde mention, motivé par les travaux de copie qui furent faits à ce moment là par les aides d'atelier. Le prix élevé du portrait indiquait cependant qu'il s'agissait d'un format tout à fait ostentatoire, proposant probablement une figure toute originale.

Demi-sœur de la marquise d’Avaugour, Charlotte Raisin, était la fille de Jean-Baptiste Siret dit « Raisin cadet » (1656-1693), comédien à l’Hôtel de Bourgogne et au théâtre Guénégaud (lequel était fils de l’organiste Troyen, Siret). Sa mère, Fanchon Lonchamps (v.1662-1721), dite Françoise Pitel ou « Mademoiselle Raisin », fut une célèbre comédienne et maîtresse du Grand Dauphin ce qui fit dire à certains auteurs que Charlotte Raisin avait été, en réalité, l'une des filles naturelles du prince. En réalité, comme le montre Jal, elle naquit 6 février 1692, avant que sa mère, devenue veuve à partir de 1693, n'entretienne sa liaison avec le fils de Louis XIV. Notre modèle épousa, le 17 août 1707 devant Louis Doyen, notaire à Paris, Gérard Michel, seigneur de La Jonchère2. Si son époux, seigneur de Vaucresson avait acheté à Barentin la terre de la Malmaison, sa veuve, qui n'aimait pas la campagne, la loua en 1756 à M. de Boulogne. Elle meurt à Paris, le 18 avril 17573.

C'est en juin 2020, lors d'échanges avec la galerie Courau de Bordeaux, que nous avons proposé d'identifier le portrait de Madame de La Jonchère avec une vaste effigie de femme assise dans un fauteuil, alors attribuée à Nicolas de Largillierre. Âgée environ de 25 ou 30 ans, cadrée jusqu’aux genoux, assise dans un large fauteuil aux accotoirs nervurés garnis de feuilles d’acanthes, la jeune femme présentait dans son portrait un grand nombre d'éléments du vocabulaire pictural de Rigaud et, avec les réserves d'usage en l'absence de provenance plus ancienne de l'œuvre, pouvait idéalement correspondre à l'effigie de Madame de La Jonchère.

Le fauteuil, avec son dossier mouvementé et sculpté, est garni d’un velours rouge damassé de motifs de feuillages et de fleurs, récurrent dans les portraits de grand format de Rigaud dans les années 1710-1730. Un grand rideau de fond, avec son revers de soie aux reflets changeants, vient meubler l’arrière de la composition et se déposer sur le fronton du dossier. Le modèle, porte une « robe volante » de velours et se tient assise face au spectateur. Le corps suit une légère courbe serpentine allant des genoux écartés, à droite, au buste tourné vers la gauche, pour revenir à la tête, délicatement penchée. Cette ondulation se retrouve chez l’artiste dans de nombreux portraits de personnages en pied des années 1710-1720. On citera principalement celui de la comtesse de Selles travestie en Cérès ou, avec quelques variantes, celui de la princesse Palatine avec lequel notre portrait partage bien d’autres éléments.

L’un d’eux est la position de la main gauche, repliée sur la poitrine ; main que l’on retrouve aussi dans quelques effigies masculines à l’instar de celle du financier Gérard Michel, du marquis d’Herbault (1723, collection privée) et, surtout, de celle présumée de la comtesse de Platen ou de la marquise de Brignole. Dans cette dernière, ainsi que dans le portrait de la princesse Palatine, la main tient délicatement un voile, qui, dans le cas présent, est fait d’une fine mousseline à décors de bandes à trois liserés, bleu-vert et d’or. L’étoffe, évanescente, entoure tout le bas des épaules avant de ressortir sur la gauche et de se déposer sur le bras droit et le genou. Elle laisse naturellement entrevoir tous les éléments devant lesquels elle se superpose (fauteuil, velours, plis), forçant de fait l’admiration tant les reprises de motifs décorés épousent avec un extrême réalisme chaque inflexion du tissu, qu’il soit dans l’ombre ou semi-éclairé.

L’avant bras droit et sa main, aux longs doigts longilignes, l’une des marques de fabrique de l’art de Rigaud, s’appuient tous deux sur l’accotoir du fauteuil en un geste lascif. Comme à son habitude, l’artiste aime à souligner les reflets de la lumière, comme avec cette délicate touche de blanc, apposée sur l’ongle du pouce qu’elle fait briller. Dans la gorge de la robe, entre deux boutons, apparait le froissé d’une chemise de coton à fines côtes (que l’on retrouve dans les engageantes des coudes, à droite) ainsi que le haut d’un corset de damas d’argent brodé de rinceaux rouges fleuris. La perruque est ce qu’on appelle déjà une « perruque bouton » caractéristique des années 1720, avec son réseau de boucles très ramassées sur le crane et ses deux cruches (ou boucles), retombent sur les tempes de part et d’autre du front. Une longue mèche, unique, suit l’incurvé du cou pour se déposer sur une épaule.

L’atmosphère générale, soulignant l’intimité du modèle dans un intérieur, est renforcée par un subtil jeu entre la lumière crue, venant de la droite, et les ombres profondes qu’elle créée, à son opposé, sur les tissus et les chairs. La reprise de l’éclairage, derrière le cou du modèle, souligne ainsi la courbe naturelle du corps tandis qu’une partie du décorum semble s’effacer à droite au profit des bras et des mains, berceaux de l’expression baroque de la pose. Les traits du visage, sans commune mesure avec la version passée en vente en 2010, illustrent le célèbre « beau fini » qui caractérisait Rigaud dans le travail des textures et l’extrême rigueur de son dessin. Le regard, d’une grande poésie, semble s’illuminer grâce à l’humeur blanche déposée sur la paupière inférieure de chaque œil. 

Comme nous l'avions présenti à l'examen direct de la toile, la version passée en 2010 ne pouvait qu'être une copie par l'atelier de Rigaud d'après un original qui n'était pas encore connu, contrairement à ce qu'avaient affirmé les différentes expertises proposées de 2010 à 2015.

 


1. Étienne-François Haro (1827-1897) et son fils Henri Haro (1855-1911) furent de célèbres marchands de couleurs, experts, restaurateurs et marchands de tableaux qui exerçaient également comme peintres entre 1868 et 1881. Leur boutique, à la grande réputation, donnait au 20 rue Bonaparte, au débouché de la rue Visconti où les Haro habitaient, au numéro 14, Les peintres parmi les plus célèbres de l'époque venaient se fournir en toiles à peindre et en accessoires divers, à l’instar d’Ingres et Delacroix.

2. Albert Babeau, « Journal de La Jonchère », Mémoires de la Société de l'histoire de Paris et de l'Ile-de-France, t. XXV, 1898, p. 131-141. Paris, archives nationales, minutier central, ét. XLIX, 441. James Sarazin (2016) indique fautivement la date du 30 août pour le mariage qui correspond, en réalité, au testament de Françoise Pitel, veuve Raisin.

3. Bernard Chevallier, « La Malmaison avant Joséphine », Bulletin de la Société de l'histoire de Paris et de l'Ile-de-France, 1979, vol. 106, p. 99.

 

mise à jour : 15/08/2020

Autoportrait de Hyacinthe Rigaud. Coll. musée d’art Hyacinthe Rigaud / Ville de Perpignan © Pascale Marchesan / Service photo ville de Perpignan