1695 : le retour à Perpignan

« Pour marquer à sa mère sa reconnaissance filiale des obligations qu’il lui avait pour tous les soins qu’elle avait pris de son éducation, sa piété et sa tendresse pour elle le déterminèrent, à la fin de 1695, de quitter toutes ses occupations pour faire le voyage en Roussillon, et lui rendre chez elle ce qu’il lui devait. Une de ses principales vues, en faisant ce voyage, était de la peindre et remporter avec lui l’image de celle qui lui avait donné le jour. Son dessein était de faire exécuter ce portrait en marbre, c’est pourquoi il la peignit en trois différentes vues : une de face, l’autre de profil, et la troisième à trois quart, afin que M. Coysevox, son ami, un des plus habiles sculpteurs de France, qui devait faire en marbre ce portrait, eût plus de facilité à le perfectionner. Cet ouvrage fait l’ornement le plus précieux du cabinet de ce fils reconnaissant, et doit y rester jusqu’au temps qu’il a destiné de le consacrer à l’Académie de peinture ; et ne s’étant pas voulu tenir à cette seule marque d’amour pour elle, il l’a fait graver ensuite par le sieur Drevet, un des plus habiles graveurs au burin de ce temps, afin de multiplier et de reproduire en quelque façon à la postérité celle qui l’a mis au monde »[1].
 

Hyacinthe Rigaud, portraits de Maria Serra, mère de l'artiste, 1695. 
(à gauche, Paris, musée du Louvre ; à droite, Château de Fontaine Henry) © photos d.r.

 

L’année 1695, est une date importante pour Hyacinthe Rigaud. Déjà assuré d’un solide succès parisien il ressent effectivement le besoin de retourner auprès des siens, en Roussillon pour peindre quelques portraits de sa famille. Le premier, celui de sa mère Marie Serre « en deux attitudes différentes », trônera en bonne place dans son salon et sera destiné à conserver le souvenir du premier personnage qui crut en lui. Malgré l’erreur de datation de d’Argenville, ce tableau (selon des archétypes déjà rencontrés chez Philippe de Champaigne avec son triple portrait du Cardinal de Richelieu et de Van Dyck avec son double portrait de Charles 1er d’Angleterre) est bien réalisé en 1695 et exposé au Salon en 1704. On lit encore dans le premier testament du 30 mai 1707 :

« Ledit sieur testateur supplie Monseigneur le Dauphin de trouver bon qu’il luy présente le buste de marbre blanc de damoiselle Marie Serre, sa mère, fait par M. Coisvox avec la quaisne ou le scabellon sur lequel il sera trouvé au jour du décès dudit sieur testateur qui espère de la bonté de Monseigneur qu’il accordera à ce buste une place dans la galerie de son château de Meudon, ou dans celle de Versailles. Ledit sieur testateur désirant inspirer le même respect et la vénération qu’il porte à lad. Damoiselle Marie serre sa Mère à Hyacinthe Rigaud son neveu, il luy donne, lègue et substitue le portrait de lad. Damoiselle sa mère en trois faces à la charge qu’il le conservera religieusement »[2].  

 

À gauche : Antoine Coysevox, portrait de Maria Serra, 1706. Paris musée du Louvre © photo d.r.
À droite : Hyacinthe Rigaud, autoportrait au profil de Maria Serra. Paris, École nationale supérieure des Beaux arts © photo documentation des peintures du Louvre

 

Si l’on a longtemps discuté sur le sens secret des mots en extrapolant le nombre total des tableaux représentant Marie Serre, il semble avec la redécouverte de l’ovale de Fontaine-Henry (qui correspond parfaitement au buste de Coysevox et à l’esquisse qui apparaît en fond d’un autoportrait[3]) qu’il en ait eu deux, le double du Louvre et ce dernier ovale d’une Marie Serre vue de face. L’un et l’autre furent utilisés par Coysevox afin de sculpter, en 1706, un buste en marbre de la mère de Hyacinthe.

À l’occasion de son voyage à Perpignan, Rigaud peint également sa sœur, Clara Rigau-Lafitta, accompagnée de son époux, bailli royal de Perpignan et de leur première fille. Louis Hourticq considérait déjà ce portrait comme de « l’excellente peinture […]. La technique est souple, légère, le pinceau se joue parmi les reflets des étoffes et les cassures des velours ; les robes sont peintes avec une légèreté transparente […], la lumière rayonne de ces figures fraîches, peintes à la flamande, avec des demi-teintes bleutés, sur un fond de paysage suffisant pour les mettre dans l’air, assez sombre pour leur laisser tout leur éclat […]. Une brune grassouillette, sa figure ronde casquée d’un beau chignon de cheveux noirs […], nous lorgne de côté, la prunelle brillante et mobile, la lèvre prête à rire, la chair prête à fleurir en fossettes ». Quant à la jeune fille qui tend son bras vers l’extérieur du tableau, au visage tout de fraîcheur et de vivacité toujours selon Hourticq, elle fait écho à l’effigie de Jean Lafitte dont « l’œil brillant de gaîté, sa lèvre mince, sans doute plissée souvent par la malice, lui donnent une expression de finesse intelligente. L’aspect parfois esquissé de ce très beau tableau (notamment sur l’épaule de Claire, à grands traits) prouve que Rigaud a peint avec son cœur, avec impulsion et qu’il s’est fait plaisir ». L’esquisse en contrepartie de ce portrait apparaît sur un rouleau de papier dans la gravure d’Édelinck de l’autoportrait de Rigaud dit « au manteau rouge ».

 

À gauche : Hyacinthe Rigaud, portrait de la famille Lafitta, 1695. Paris, musée du Louvre © photo Stéphan Perreau
À droite : évocation de la famille Lafitta sur l'estampe d'Edelinck d'après l'autoportrait au manteau rouge © photo Stéphan Perreau

 

En Roussillon, Rigaud reçoit également une des plus hautes distinctions de sa cité. Étant « la seule ville de France qui puisse anoblir ses citoyens », Perpignan suivait un ancien privilège[4] accordé par Marie d’Aragon le 18 août 1449. Accrédité par les Grands Maîtres de l’Ordre de Malte[5], ce privilège sera repris par les rois de France par des lettres patentes du 1er octobre 1702, « maintenant et confirmant les honorables citoyens et bourgeois immatriculés de la ville de Perpignan dans les privilèges de noblesse et immunités à eux accordés et à leurs enfants et descendants en ligne masculine »[6]. En vertu de la gloire qui semble sourire à cet enfant du pays catalan, un conseil de neuf Consuls de la ville se réunit le 17 juin 1709 et offre à Rigaud le titre de « Noble Citoyen de Perpignan, (…) tous les honneurs, droits et privilèges attribués à la noblesse, (ainsi qu’à) tous ses enfants et descendants par ligne masculine à perpétuité »[7]. La présence en Catalogne, en 1695, d’un personnage comme Anne-Jules de Noailles, « Comte d’Ayen, maréchal de France, Commandeur des ordres du roy, premier Capitaine des gardes du corps » et surtout « Gouverneur de Roussillon et Viceroy de Catalogne, général des armées de Sa Majesté », n’est pas un fait anodin.

Noailles avait été peint en 1691, dans toute la pompe de sa fonction auprès de Louis XIV[8]. En 1693, l’année où Noailles est nommé maréchal, Rigaud réalise un nouveau portrait payé 122 livres et en 1694, année où le maréchal devient vice-roi de Catalogne, il en fait exécuter trois répliques, dont une par Verly et une par Le Roy. La toile, représentant un homme de 44 ans précocement vieilli et empâté, préfigure assez le portrait moral et plutôt cruel qu’en a laissé Saint-Simon pour qui Noailles était « un homme d’une grosseur prodigieuse et entassé, qui précisément comme un cheval, mourut aussi de gras-fondu. » Dans ses Lettres, Madame de Sévigné écrit à sa fille, Madame de Grignan, le 10 juin 1695 que « voilà M. de Vendôme qui va commander en Catalogne, et M. de Noailles qui revient pour faire achever son portrait chez Rigaud »[9]. Lors de l’élection du peintre au titre de Noble Citoyen de Perpignan, Noailles le félicita personnellement, ce que rappelle d’Argenville[10]. Le 3 novembre 1723 suivant, les lettres de noblesse offertes à Rigaud par Louis XIV sont confirmées par son successeur, Louis XV :

« Sa Majesté ordonne que l’arrêt du 13 septembre 1702 en faveur des nobles citoyens de la Ville de Perpignan sera exécuté ; et le sieur Rigaud maintenu dans la noblesse à lui confirmée, tant en considération de la réputation qu’il s’était acquise dans son art, que pour avoir eu l’honneur de peindre la maison royale jusqu’à la quatrième génération, ses enfants et postérité nés et à naître en légitime mariage & titre d’escuyer, pour en jouir comme les autres nobles du royaume & confirme Rigaud inscrit dans le catalogue des nobles du royaume, conformément à l’arrêt du 22 mars 1666 »[11].

 

À gauche : armes d'Hyacinthe Rigaud sur l'estampe de Daullé d'après l'autoportrait à portrait d'Elisabeth de Gouy, 1742
© Stéphan Perreau
À droite : signature d'Hyacinthe Rigaud sur le portrait du cardinal d'Auvergne, 1735. Coll. priv. © Stéphan Perreau

 

Loin de s’arrêter là, le peintre ne manque pas d’affirmer sa place à la cour et de rendre son art indispensable. Ainsi le roi suit-il la logique des récompenses et lui fait-il demander la communication de ses titres « suffisants et conformes aux statuts » afin de l’élever au titre de Chevalier de l’Ordre de Saint-Michel en 1727 :

« L’estime que je fais de votre personne et de votre habileté dans la peinture, dont vous m’avez donné de savantes marques par vos ouvrages, m’ont engagé, pour vous en marquer ma satisfaction d’une manière distinguée, à vous nommer Chevalier de mon Ordre de Saint-Michel, en satisfaisant à tout ce qui est requis par les statuts, dont vous serez informé par mon cousin le Maréchal Duc d’Estrées, Chevalier et Commandeur de mes Ordres, qui vous fera rendre cette lettre de ma part, me promettant que l’honneur que je veux bien vous faire vous sera très sensible. Je prie Dieu, Monsieur Rigaud, qu’il vous ait en sa sainte garde »[12].

Cette gratification autant inattendue que méritée est matérialisée par la représentation ostentatoire du cordon bleu de l’ordre sur les autoportraits du peintre (du type de l’autoportrait au cordon noir) et par la mention « fait par Hyacinthe Rigaud, chevalier de l’Ordre de Saint Michel » sur les portraits gravés d’après ses œuvres à partir de 1727. Rigaud est fier et il le montre. Il fait frapper ses armoiries et porte sur lui les preuves de sa richesse naissante comme « un diamant rose qu’il a au doigt aux deux côtés duquel il y a deux petits diamants aussy roses » ou une montre faite par Reith de Versailles « avec sa chaisne aussy d’or »[13]. Il prise également dans une tabatière d’or qui lui a été offerte par le prince de Rohan, « ornée d’onements bizarres »[14], et ne se cache pas des cadeaux riches et variés qu’on veut bien lui faire. Ainsi, lorsqu’il exécute le portrait du vicomte d’Andrezel, Intendant du Roussillon, ce dernier le remercie par deux caisses de muscat de Rivesaltes[15]. Plus importante encore est la « médaille d’or ronde représentant le Roy de Pologne que son ambassadeur M. le Comte de Hyom a apportée à Rigaud »[16] à la suite, sans aucun doute, du succès du fastueux portrait de Frédéric-Auguste II que le peintre fut en charge d’exécuter en même temps que le portrait du comte, le serviteur du prince. La médaille « pesant un marc et demy ou environ avec la boîte de chagrin à charnière d’or que le Sieur Rigaud a fait faire pour la renfermer afin de conserver un tel don avec le soin et l’attention qu’il mérite », précède chez notre catalan l’un des plus luxueux cadeaux qu’on lui fit. Il s’agit de deux bronzes sculptés offerts par le grand duc de Toscane en 1717, à qui le peintre avait obéit en envoyant son autoportrait à la palette afin de compléter la galerie de grandes figures de l’art que le duc se piquait de rassembler à Florence :

«  [...] Je prens la liberté d’écrire à Vostre Altesse Royale pour luy rendre compte du présent qu’Elle vient de me faire des deux groupes de bronze, que Mr. le marquis Corsiny, son ministre auprès du Roy, m’a envoyé de sa part. L’un représente Appollon qui écorche le satire Marsias, et l’autre Mercure qui attache Promethée au rocher pour estre dévoré par un vautour ; ils sont, Monseigneur, d’une admirable composition, et fort artistement travaillez ; permettés moy, monseigneur, que j’en rende mes très humble actions de grâces à Vostre Altesse Royale ; je n’ose, par le profond respect que j’ay pour Elle, donner à mon cœur tout l’épanchement de reconnoissance que je souhaiterois luy exprimer d’une faveur si singulière ; elle m’est si glorieuse que j’ay fait graver sur les deux grouppes de bronze le nom illustre de Vostre Altesse Royale affin que ceux qui les posséderont apréz moy apprennent par ces caractères imprimez dans l’airain le don que j’ay eu l’honneur de recevoir d’un Prince si magnifique ; le silence est la marque la plus respectueuse que l’on puisse donner à Vostre Altesse Royale l’orsque les paroles ne peuvent égaler la grandeur du bienfait ; j’ay donc lieu de le garder dans cette occasion de crainte de ne pouvoir leur donner la force qu’elles devroient avoir [...] »[17].  

Ayant très tôt francisé son nom de Rigau en Rigaud, notre catalan fait apparaître sur certains actes une particule qu’aucun chercheur n’avait pu véritablement expliquer, « Hyacinthe Rigaud y Ros ». Si certains ont prétendu y voir le surnom de « Rigaud le roux », bien que le peintre soit parfaitement brun, il est plus vraisemblable de justifier ce rajout par la volonté de Hyacinthe d'honorer la protection apportée par le comte de Ros à Perpignan, à ses débuts[18] Le peintre apporte alors quelques modifications à son acte de baptême et à celui de son frère. « Fill de Matias Rigau y Ros » remplace alors « fill de Matias Rigau sastre », le e de sastre étant encore visible et ayant induit en erreur certains chercheurs en donnant comme nom à Hyacinthe, Rigaud y Rore. 

 


[2] Mémoires inédits…, 1854, II, p. 117. Rigaud lègue également à son neveu Hyacinthe, fils de Gaspard, le portrait en trois faces de la même (d’où la confusion sur le nombre des tableaux) « à conserver religieusement » entre « les ainez préférez aux cadets et les garçons aux filles ». Plus tard (Testament n°2 du 18 février 1711) le buste et le tableau, toujours à trois faces, revient à l’Académie, « à condition que le tout restera dans la salle ordinaire de l’Académie, sans en pouvoir à l’avenir être déplacé, vendu ni transporté ailleurs ». Dans le sixième testament du 29 septembre 1735, le double portait de Marie Serre revient au roi ainsi que « les trois portraits de la famille Rigaud peints également en un même tableau et avec bordure ovale » (il s’agit du portrait de la famille Lafitte). Le « portrait ovale de sa mère, gravé par Drevet » se retrouve dans le testament n°7, légué à l’Académie (21 avril 1738).

[3] Paris, Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts. Huile sur toile, 83 x 66 cm. Signalons la belle copie de l’ovale de Fontaine-Henry faite par Théodore Géricault (1791-1824) : huile sur toile, H. 81 ; L. 65 cm, Dijon, musée des Beaux-Arts.

[4] Privilège confirmé ensuite par deux rois d’Espagne : Ferdinand d’Aragon le 31 août 1510 et Philippe III en juillet 1559.

[5] Bulle magistrale du 24 juin 1631 qui intègre ces nobles perpignanais au nombre des titulaires de l’Ordre de Chevalerie de Malte.

[6] Cité par Guiffrey, Lettres de noblesse et décorations des artistes, 1889.

[7] Lettre du 18 suivant, signé des Consuls François Cavallier, Fausto de Trobat de Langlade, Thomas Canta, François Escayola et Sauveur Vigo. Voir Tabouriech, Biographie de Rigaud, Perpignan, 1889 et Xaupi, Continuation du livre des recherches historiques sur la noblesse des citoyens majeurs de Perpignan et de Barcelone, 1763.

[8] Entre 1691 et 1697, Rigaud a peint plusieurs membres de la famille Noailles : la maréchale en 1692 et 1697 et le cardinal (1651-1729),  frère cadet du maréchal et archevêque de Paris. Anne-Jules de Noailles (1650-1708) était le fils aîné d’Anne, premier duc de Noailles (mort en 1678) et de Louise Boyer, dame d’atours de la reine Anne d’Autriche (de 1657 à 1665).

[9] Marquise de Sévigné, Correspondance, publiée, présentée et annotée par Roger Duchêne, Paris, 1972-1978.

[10] « Le Duc de Noailles, Gouverneur de la province, se trouvant pour lors à Perpignan, voulut bien le féliciter sur ce nouvel honneur ».

[11] Arrêt du Conseil d’Etat. Paris, Bibliothèque Nationale : Dossiers bleus (567).

[12] Lettre reproduite par Tabouriech op. cit.

[13] Objets légués au procureur au Châtelet, Regnault, dans le Testament n°4 du 16 juin 1726.

[14] Testament n°9 du 9 avril 1741.

[15] Archives départementales des Pyrénées orientales, C 739 : 27 janvier 1727. Voir aussi Roman, p. 181 : « Mr D’Andrezel. 300 l. habillement répété ».

[16] Testament n°5 du 11 février 1734. Médaille sur le revers de laquelle sont deux épées en sautoir avec un sceptre et une couronne et cette inscription autour : pro regni custodia.

[17] Archivio Mediceo, Carteggio di Cosimo III, filza 1139.

[18] C’est Crouchandieu, dans son Catalogue du Musée de Perpignan (1885), qui aurait retrouvé ce sobriquet sur un testament de Marie Serre, daté de 1697 : « (…) Elever la sépulture de mon cadavre dans le cimetière de l’église cathédrale de Saint Jean-Baptiste de la présente ville de Perpignan, en la tombe de Hyacinthe Rigau y Ros » (traduction du catalan).

Autoportrait de Hyacinthe Rigaud. Coll. musée d’art Hyacinthe Rigaud / Ville de Perpignan © Pascale Marchesan / Service photo ville de Perpignan