Adrien Leprieur

La biographie d’Adrien Leprieur (v.1671-1732), souvent noté « Prieur » dans les livres de comptes de Rigaud et auteur de quelques œuvres parvenues jusqu’à nous[1], était assez obscure. Nos recherches aux Archives nationales ont pu dévoiler qu’il était né vers 1671 rue des Deux-Boules, sur la paroisse Saint-Germain-l’Auxerrois, d’Henry Leprieur (m. 1690)[2], marchand tapissier originaire par sa mère de Basse-Normandie, et de Jeanne Grandjean.

Adrien Leprieur : portrait de l'intendant Leblanc (à gauche). Dunkerque, musée des beaux-arts © DMBA / portrait de la famille Leblanc (à droite). Coll. priv. © d.r.

Orphelin de père alors qu’il n’avait pas encore 19 ans[3], Leprieur fut probablement mis en apprentissage chez un peintre de son quartier avant d’intégrer l’atelier de Rigaud, dès 1698, date à laquelle il reçoit 125 livres « pour deux quartiers sur les copies qu’il m’a fait » nous dit le maître[4]. Son talent semble avoir été rapidement apprécié pour toutes sortes de tâches[5]. En 1699, il « brode deux revers » et réalise « trois têtes d’un seigneur allemand ». En 1706, on lui confie « une tête d’abbé » et en 1709 « un habillement d’un homme de robe ». Son activité est particulièrement intense entre 1700 et 1707, date à laquelle il reçoit 8 livres pour avoir « ébauché le portrait de M[onsieu]r de Villeroy en pied, deux journées », plus 16 livres supplémentaires pour avoir « finy la cuirasse, les mains, l’écharpe et le casque, quatre journées » et enfin 20 autres pour « avoir coppié une bataille d’après M[onsieu]r Paroussel [Parrocel], 5 journées ». Dès 1699, il est aux côtés de Jean Ranc à œuvrer sur des copies du portrait du duc de Vendôme. Cette année-là, il réalise une copie de la comtesse de Meslay [P.563-1] et est le seul collaborateur à habiller M[ademoise]lle Prudhomme [*PC.577] ou Madame de Milhaud [*PC.584].

Avec Viennot, Monmorency et Fontaine, Leprieur est l’un des duplicateurs de l’effigie de Rigaud lui-même [P.594], preuve de la sûreté de son talent. Mais la liste pourrait s’allonger à l’envi. Durant les quatorze ans qu’il passa aux côtés du Catalan. Il se lia d’amitié avec d’autres aides à l’instar de Charles Viennot lequel, alors qu’il rédige son testament en 1705, fait de Leprieur son exécuteur testamentaire, « le connoissant homme véritable en qui il a toute confiance ». Il lui lègue d’ailleurs « tous ses dessins, estudes, estampes et autres ustensiles concernant la peinture » et le prie « de finir son portrait de la demoiselle Duplat et de la dame Dupré et du sieur Cottin ou de les faire finir par quelque personne capable ». Viennot distribue ses maigres biens notamment à son frère Claude resté à Lyon, lui enjoignant de fournir à Leprieur la somme de 800 livres pour les frais de maladie et l’exécution du testament. Partiront également pour Lyon « son portrait en grand, son crucifix, la magdeleine des anges et le saint Charles de Mr Lebrun estant dans une armoire dans la chambre qu’il occupe avec les deux portraits de deffunt le sieur leur père dont l’un peint par ledit sieur Rigault et l’autre par ledit sieur testateur, et son portrait de luy mesme fait par ledit sieur Leprieur[6]. »  

Signature d'Hyacinthe Rigaud au contrat de mariage d'Adrien Leprieur, 1712. Paris, arch. nat. © photo Stéphan Perreau

Avec Rigaud comme témoin et ami, Leprieur épousa avec contrat en date du 21 février 1712[7], Marie Catherine Bourjat, fille d’un marchand mercier quincaillier de la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, lequel était remarié depuis 1706 à Catherine Leprieur, sœur aînée de l’artiste. Le même jour, le peintre fit établir les conditions d’une société de commerce et manufacture de cire d’Espagne, activités dont sa sœur avait hérité de son premier mari, François Louis Cognard. Ayant bénéficié de plusieurs héritages avantageux en 1681, 1688 et 1705, le jeune peintre participa avec ses associés à l’acquisition de la moitié de la maison de la rue des Déchargeurs dans laquelle il vivait déjà et s’émancipa dès lors de Rigaud[8]. Avant de décéder, le 5 mai 1732[9], Leprieur s’était acquis une clientèle fidèle qui le courtisait pour la qualité de ses œuvres[10].

 

Adrien Leprieur, portrait de Jérôme Créon, 1713. Coll. part. © photo d.r.

Si l’effigie qu’il fit du notaire Antoine II Belot ne nous est pas connue[11], son portrait de Jérôme Créon, peint en 1713 et récemment réapparu, offre de bons éléments de comparaison avec les œuvres de son professeur. L’ordonnance et la posture sont certes classiques, mais le traitement très fouillé des boucles de la perruque sur une préparation rouge sous-jacente évoque indéniablement le maître[12]. On reconnaît bien également la manière qu’a Leprieur de traiter les yeux en amande avec des cernes accentuées, indices que l’on retrouve dans l’effigie de Claude Le Blanc, intendant de Dunkerque. Fidèlement gravé en buste par Pierre Drevet et reproduit en buste dans un portrait de sa veuve peint par Leprieur en 1728[13], ce tableau avait longtemps trompé les spécialistes qui l’attribuèrent un peu rapidement à Rigaud[14].

À gauche : Pierre Drevet d'après Adrien Leprieur, portrait de François-Pierre de Calvairac. © d.r.

À droite : Adrien Leprieur, portrait d'ecclésiastique. Angers, musée © cliché documentation des peintures du Louvre

On perçoit de la même façon une profonde influence du Catalan dans le portrait peint par Leprieur de François-Pierre Calvairac (m. 1742), successeur à l’abbaye de Pontigny de Claude Oronce Fine de Brianville (1656-1708), dont Rigaud avait fixé les traits dès 1696. Si Pierre Drevet grava l’œuvre d’Hyacinthe en 1699 [P.487-1], c’est son neveu Claude qui transcrivit au burin l’œuvre de Leprieur. On connaît encore de lui un portrait du procureur François Le Tourneux, peint en 1715[15] et celui d’un ecclésiastique, peint en 1725[16],  très proche dans sa facture du portrait de l’abbé Pucelle, peint par Rigaud en 1721 [P.1290]. Le traitement diaphane du rochet blanc qui laisse transparaître la mozette rouge est particulièrement remarquable, de même que l’aspect libre des cheveux. L’inventaire après décès inédit d’Adrien Leprieur, établi le 26 août 1735 par sa veuve[17], soit trois ans après sa disparition, prouve l’aisance de l’artiste, détaillant dans une petite chambre au quatrième étage ayant vue sur la cour cinquante portraits « tant d’hommes que de femmes faits et non faits, sans bordure, le tout de l’œuvre dudit deffunt Leprieur et que les particuliers n’ont point retirés, de différentes grandeurs ».

Parmi eux, des membres de sa famille (Paul Alamargot, greffier en chef de l’élection de Montluçon) et quelques clients aisément reconnaissables : le duc d’Antin, peint par Rigaud en 1710 [P.1108], le marquis Charles de La Mothe-Houdancourt (m. 1728), lieutenant des armées du roi, Georges-Gaspard de Contades (1666-1735), lieutenant général[18], Louise-Madeleine Bernard, marquise de Basville, les abbés Bonaventure Racine (1708-1755) et Augustin Nadal (1659-1741), l’évêque d’Avranches, François-César Le Blanc (1672-1746), frère de l’intendant de Dunkerque vu plus haut, celui d’Agde, Philibert-Charles de Pas de Feuquières (1657-1726) et celui d’Angers, Michel Poncet de La Rivière (1671-1730), qui apparaît également dans notre catalogue en 1706 [*PC.950][19].

Encore très récemment, une production indépendante de Leprieur, c’est à dire un portrait peint pour sa propre clientèle, montrait à quel point Rigaud avait autorisé certains aides à utiliser pour eux même ses créations[20]. Le 24 juillet 2014 à Clermont Ferrand, la maison Vassy-Jalenques mettait en vente deux paires de portraits pensés en pendant issus, selon une ancienne tradition, d’une famille du Bourdonnais, les Chardon des Roys[21]. Si les trois premiers furent classés comme « écoles françaises du XIXe siècle, peut-être du fait de leur moindre qualité (deux sous le numéro 93 et un sous le 270)[22], le lot 378 semblait nettement se démarquer. Il montrait une jeune femme, représentée à mi-corps, sans mains, coiffée d’une courte perruque « à cruches » finissant par une longue boucle posée sur une épaule. Sa robe de brocard d’argent à large gorge, les manches relevées agrémentées de perles était complétée d’une large écharpe galonnée aux reflets de soie bleue. Tous ces éléments plaçaient d’emblée le portrait dans la première moitié du XVIIIe siècle.

 

Adrien Leprieur, portrait présumé de Madame Chardon des Roys. Coll. priv. © d.r.

Au delà de son évidente qualité, l’élégante effigie présentait un second intérêt en reprenant presqu’à la lettre une posture inventée par Hyacinthe Rigaud dès 1696 pour son portrait de la marquise de Sourches[23]. La méprise d’avec le Catalan eut été totale si, au dos de la toile d’origine, n'avait été conservée la signature d’Adrien Leprieur (v.1671-1736), accompagnée d’une date qu’il reste toutefois difficile d’identifier (1715 ou 1725 ?)[24].


[2] Voir son inventaire après décès du 21 février 1690 (Paris, Arch. nat., MC, ET/XXX/117).

[3] Tution d’Adrien Leprieur du 4 janvier 1690 (Paris, Arch. nat. Y4017a).

[4] Ms. 625, 1698, f° 5 v°.

[6] Testament de Charles Viennot, op. cit. (not. 57). Mireille Rambaud fit quelques erreurs dans la lecture de l’acte et dans l’énoncé des tableaux en attribuant un portrait de Hubert Viennot à Leprieur.

[7] Paris, Arch. nat, MC, ET/XXIX/552.

[8] Ibid. MC, ET/LIII/156, 21 novembre 1713 (cité par Wildenstein, 1966, p. 95).

[9] Voir notamment l’acte de tutorat de ses enfants, Louis Adrien né en 1713 et Louis Ambroise né en 1718, en date du 27 mai 1732 (Paris, Arch. nat. Y4479b).

[10] Leprieur avait visiblement signé et reproduit après son départ de l’atelier, un portrait de Louis XIV d’après Rigaud qu’il avait vendu à Jeanne-Marie-Charlotte de Barelier de Saint-Mesmin de Forteville (voir l’état des meubles dans son contrat de mariage avec Raphaël Sauvin, intéressé dans les fermes du roi du 24 juillet 1714, Paris, Arch. nat. MC, ET/XXXVI, 358, cité par Rambaud, 1964, p. 344).

[11] Rapport d’expert dressé par Pierre-Jacques Cazes, peintre ordinaire du roi et André Tremblain, maître peintre, du portrait du sieur Blot, ancien notaire, peint par le feu Leprieur […], 18 juin 1735 (Paris, Arch. nat. Y1900), publié par Wildenstein, 1921, p. 27-28.

[12] Huile sur toile ovale, H. 82 ; L. 65. Vente Paris, hôtel Drouot, Tajan, 20 octobre 2010, lot 95.

[13] Huile sur toile, H. 97 ; L. 73,5. Coll. part. (vte Sotheby’s Monaco, 21 juin 1991, lot 15).

[14] Huile sur toile, H. 145 ; L. 112,5. Dunkerque, musée des Beaux-Arts. Inv. P 522. Mariette, 1740-1770, III, f° 47 v°, n° 69 ; Lelong, 1775, p. 149 ; cat. Dunkerque, 1841, n° 68 (comme Rigaud représentant Vauban) ; cat. Dunkerque, 1854, n° 68 (id.) ; cat. Dunkerque, 1865, n° 68 (id.) ; cat. Dunkerque, 1870, n° 121 (id.) ; cat. Dunkerque, 1880, n° 121 (id.) ; cat. Dunkerque, 1905, n° 278 (id.) ; Vergnet-Ruiz & Laclotte, 1962, p. 250 ; cat. Dunkerque (G. Blazy), 1976, n° 430 (= Rigaud) ; Kuhnmünch, 1983, p. 7 (id.) ; Brême, 2000, p. 32 (id.) ; Levallois-Clavel, 2005, I, p. 31, 87, 210 ; Ibid. II, p. 321-322, cat. P.-I. Dr. n° 28 (= Leprieur).

[15] Revue historique, littéraire et archéologique de l’Anjou, t. XIX, décembre 1877, p. 304. Un autre portrait de jeune femme « à la robe brodée » est également récemment passé en vente publique (huile sur toile, H. 81 ; L. 64. Vte, Paris, hôtel Drouot, Tajan, 25 octobre 2002, lot 143).

[16] Huile sur toile, H. 81,4 ; L. 64,5. Angers, musée des Beaux-Arts. Inv. MBA J 112 (J1881) P. Voir P. Morant, « Peintures datées ou signées du musée des Beaux-Arts. xviiie siècle », Bulletin des musées d’Angers, n° 36, 1970, p. 1-23 (notes : p. 6, n° 112).

[17] Paris, Arch. nat. MC, ET/ XXIV/647.

[18] Huile sur toile, 145 x 111 cm. Château de Montgeoffroy. Reproduit dans cat. exp. Anjou-Sevilla. Tesoros de arte, Séville, Réal Monasterio de San Clemente, 25 juin–2 août 1992, p. 324-325. On l’aperçoit aussi sur une vue d’ensemble du grand salon du château, dans l’ouvrage de Dominique Letellier, « Le Château de Montgeoffroy. Architecture et mode de vie », Angers, Société des études angevines, 1991. On note également au château par Rigaud, une version du Louis XIV en costume de sacre et un portrait en buste du cardinal de Fleury dans sa seconde version.

[19] F° 3 v° : portraits « representant savoir l’un Mr de Contades, l’autre M. le marquis Dherville, un autre M. Fassier, un autre la tête de M. de Cambise, un autre de Chennes, un autre M. Dethoulouse en copie, un autre M. de Lamothe Oudancourt, un autre une copie de M. de Cambise, un autre Mr de Cambise, un autre Mr de la mothe Oudancourt, un autre la tête de Mde la marquise de Basseville, un autre la tete de Mr Degondrin, un autre la tete de M. l’abbé Racine, un autre la tete de M. de Derviller, quatre portrait de la famille de Mr le marquis de Diolere en original et six copies de portrait de la meme famille, la tete de Mr. Alamargot, la tete de Mr Delatour, le portrait du marquis de flavacourt, la mère St Paul feuillantine, deux copies de l’evesque d’avranches, une copie de Mr Riché, une copie de l’abbé Nadal, le portrait de Mr et de Mde Dermand, le portrait original de l’eveque d’Agde et six copies du meme portrait, deux copies de M. Levesque d’Angers, le portrait de Mr Daubigny, cinq portrait de la famille du sr Asselin, de tout lesquels portraits il n’a pu etre fait une juste prisée attendu l’impossibilité de scavoir s’ils seront retirés ou laissés et au cas qu’ils seront laissés, lesdit ouvrages ne seroient regardés que pour la valeur de la toile pour quoy ladite veuve s’estre chargée desdits cinquante portraits soit pour les représenter ou tenir compte de bonne foy ». On notait également dans l’antichambre ayant vue sur la rue (f° 2 v°) « deux petits tableaux représentant une crèche, l’un sur bois l’autre sur toile », prisés 6 livres et « deux tableaux peints sur toile dans leur bordure de bois doré dont l’un representant Louis quinze et l’autre le Roy d’Espagne », sans doute d’après Rigaud et prisés 12 livres.

[20] Perreau, « Adrien Leprieur, ami et bras droit d'Hyacinthe Rigaud », www.hyacinthe-rigaud.over-blog.com, 20 juillet 2015.

[21] D’après les inscriptions modernes rapportées sur les clés des chassis des tableaux. Cependant, les identifications de la vente donnant ces portraits à des modèles de la seconde moitié du XVIIIe siècle doit être revue, compte tenu du style vestimentaire des modèles proche des années 1690-1700.

[22] Ils furent acquis par la galerie Avignonaise Artmediacom et rétablis sous le vocable « école française du XVIIIe ».

[23] Stéphan Perreau, Catalogue raisonné des œuvres d’Hyacinthe Rigaud, Sète, 2013, cat. P.476, p. 124. La posture sera réemployée au moins jusqu’en 1710.

[24] Nous tenons à remercier le nouveau propriétaire de l’œuvre qui nous transmis ces informations suite à la restauration du tableau.

Autoportrait de Hyacinthe Rigaud. Coll. musée d’art Hyacinthe Rigaud / Ville de Perpignan © Pascale Marchesan / Service photo ville de Perpignan